Clin d'œil à l'ours

A votre tour. L'œil de l'ours s'ouvre à ceux qui ne se lassent pas de trinquer autour de quelques mots, d'une image. Envoyez un texte, une photo, ou un texte accompagné d'une photo à l'adresse loeildelours@gmail.com. De façon parfaitement arbitraire, votre contribution sera publiée, ou pas, dans cette rubrique participative comme on dit quand on est de gauche. Un seul mot d'ordre : "Liberté, intensité, fantaisie". A vous lire.

Vos errances ...

Amnésie

Amnésie

Qu'est-ce que tu fais là, toi ?
La question claque aux oreilles au petit matin. Il est allongé dans le lit. Laure vient de se réveiller, surprise de se voir accompagnée. Elle se rendort. Pas lui.
Il est arrivé la veille pour diner. Quelques invités déjà dans la piscine. Les verres succèdent aux verres. Les roulées de main en main et la pop anglaise trahissent la juvénilité des convives.
Il plonge. Le soleil disparait derrière le clocher. Ses rayons chauffent encore l'eau du bassin, les peaux qui s'y baignent. Elle plonge. Le temps de sa baignade, elle évite de l'approcher. Il en est simultanément déçu et soulagé.
J'ai envie de danser, lance-t-elle avant de mettre en marche son i-pod et de s'exécuter. Il s'allonge dans un transat et la regarde. Des bouteilles que des filles attrapent pour quelques resucées fleurissent le bord de l'eau.
J'ai froid, dit-elle.
Sors, alors.
Elle lui répond oui mais reste immobile.
Y'a rien à boire ?
Il lui apporte une serviette.
Elle s'habille et commence à danser avec Esther. Lui se lève pour rejoindre la table mais il croise le regard de Laure qui l'arrête.
Leurs corps alors se collent doucement. Elle l'embrasse. La danse dure. Dure sa folie. Les bouteilles à nouveau se vident. Laure peine à garder l'équilibre fragile du sol qui s'échappe. Elle l'enlace. Il la porte, ses bras autour de son cou.
Tiens-moi. Retiens-moi.
Je suis là.
Langoureux, les baisers se passionnent et, comme seuls, les deux amants descendent dans la maison. Personne ne les a vus ?
Personne ne veut les voir. Ils s'allongent sur le lit. La grande fenêtre ouverte laisse l'air de la nuit rafraichir les deux corps exaltés. Les baisers sur le ventre toujours fascinant des femmes ; les baisers profonds ; la délicatesse et la lenteur de corps qui se cherchent encore ; qui se trouvent finalement : tout est lent, évident, déterminé.

Qu'est-ce que tu fais là, toi ?
Laure a répété ces mots perdus les yeux fermés. Puis s'assoit, prend une cigarette.
Donne m'en une.
Je vais me recoucher. Tu viens.
Elle disparait derrière la porte de la chambre.

Et lui, qu'est-ce qu'il fait là ?

par Zacks

Le deuxième cercle

Le deuxième cercle

Ainsi vous revenez comme aux champs l'on revient. Et nous vous reprendrons comme on reprend le chant. Mais beaucoup vous parlez. Vous bavardez souvent pensant parler vraiment. Salubres allégresses, vos insultes, vos cris grossissent tant vos gorges et tendent vos deux lèvres. Quelle est cette tristesse ?

Approchez-vous ici.

Si vides les bouteilles ! Disparue la fumée ! Les rêves sont d'airain. Relevez bien le sein. Placez-vous aux abords, dans le creux, à jardin, tout contre le décor : on n'y voit pas si mal. Pas si bad. Et Sinbad le marin, quant à lui, aujourd'hui ne voit rien. Mais tout vous sera vu, vous le verrez très bien. Il faut rester dedans, il faut rester serein. Vous la verrez qui pleure, la chère camarade, pleure l'espoir perdu scrutant les désespoirs, sondant sa chaire noire, suppliant la camarde. Lorsque le grand plateau sur nous s'obscurcira, emmenez-la au loin. Puis ramenez-la nous. Tenez-la par la main. Tirez-la par le cou. Car vous arriverez dans cette maison vide, en un monde archaïque où l'ami se taira - enfin amis muets, heureux les aphasiques - où les amies se vident. Que pourraient-ils bien dire ? Pourraient-ils s'accomplir ?

Vous passerez la main dans ses cheveux trop longs. Elle passera la main dans vos cheveux féconds. Ses espoirs, oui, c'est vous. Elle vous verra là guetter son désespoir. Elle vous a pleurées sur ce plateau si noir. C'était encor trop tard. Sa douleur enfoncée et ses reins se révoltent. Elle s'atterre là, finalement sanglote, réclamant plénitude, hurlant des plis de chair, appelant l'emplissage dans l'obscène gaieté, l'obscène nudité dedans la fleur de l’âge.

Aussi vous reviendrez aux cercles de l'enfer dans un sang immortel.
Nous vous habillerons dans l'accomplissement sans cesse perpétuel.

Alors on s'aimera.
Et puis on s'oubliera.

par Solal

Au théâtre de mes envies

Au théâtre de mes envies

Je l'ai croisée ce soir au spectacle Dieu qu'elle était belle Son cou allongé dégagé par ses serpents de cheveux attachés en chignon faussement négligé aux reflets mordorés qui sentaient l'automne La couleur de ses bas identique à celle des manches qui dépassaient de son pull Un orage qui tonne Son sourire éclairant le rouge velours de son fauteuil théâtral
Mais me voilà niaisement romantique enfonçant des clichés affreusement ouverts
Je lui défoncerais bien le cul à cette conne

par Zacks

Konsumator

Konsumator

–   Qui c'est c't'indien ? Il a pas l'air marrant. Le samedi, on récupère pas les meilleurs, faudrait pas oublier ça. Bon, il a pas la monnaie ? Il part en chercher. J'ai peut-être ma chance... Ah, non, ce sera pas le ronchon, cool, mais cette jolie dame. Tac ! C'est parti. Décidée, le pas est presque martial, mes roulettes me font mal, hey ho ! Molo ! Elle m'entend pas, comme tout le monde d'ailleurs. Ah mais j'ai pigé, il pleut, c'est pour ça qu'elle est pressée la petite dame. L'hiver, c'est souvent ça en région parisienne, c'est la course, quand c'est pas à cause de la flotte, c'est le froid, quand c'est pas le froid, c'est des gens pressés, « normalement » pressés, de quoi ?
Pffff....Et quand il neige, y a personne, dommage car on pourrait faire du slalom sur la poudreuse du parking, rigoler un peu à l'abri des regards ! Toujours pareil. On est les laissés pour compte de la consommation. Pourtant, tout le monde nous utilise, nous pousse, nous encastre, nous maudit, nous jette ou nous abandonne sur un terrain vague ou dans une  sombre ruelle. Pas de reconnaissance, les gougeats. On leur évite des luxations, des lumbagos, des tours de reins, des machins et des douleurs et rien, pas la moindre attention. Y a que les gamins, et encore de moins en moins, qui font les cons en nous chevauchant. Et ça, on adore c'est vrai, même lorsqu'on termine contre un pare-chocs.
Ah ! Il fait meilleur à l'intérieur. Novembre, c'est atroce, toujours. Le rideau de plomb trente et un jours sur trente, la mouillasse en prime. Et nous, on est frigorifiés sous nos galeries livrées à tous les vents. Mais dans la galerie marchande, je cesse de grelotter. Au début, j'appréciais beaucoup ce lieu avec toutes ces entrées, ses lumières blanches puissantes, j'aimais bien, ça rendait novembre sympathique. Maintenant, je les tiens en horreur ces spots et ces néons. Décor de carton pâte pour adultes. Ah ! Madame s'arrête déjà ? Voyons voir, ok : pharmacie machin, produit de beauté. Dix minutes de pause. Je pique un somme quand notre cliente reprend les rênes.
En avant ! Là, à mon avis c'est recta, plus de stop avant les rayons, on file droit vers l'entrée et ses trois vigiles. Oulala ! La queue aux caisses, ce sera coton tout à l'heure avec le chargement pour la semaine. D'avance, j'en ai mal aux roulettes. Tiens, je vois qu'on est en début de mois, toute cette foule là pour dépenser plein de sous, c'en est presqu'étourdissant. Mais au final, c'est peut-être ça, s'étourdir, en prendre plein la gueule d'agression commerciale. Je sais plus qui et c'est pas essentiel d'ailleurs disait « les supermarchés, c'est les cathédrales contemporaines », comptant pour rien oui...

par Vincent Leclair (in Lakroniq)

Empreinte

Empreinte

Quoi qu'il se passe
Notre passage
Laisse une trace

par Maleenry

Se taire

Se taire

Et vous, nos jeunes beautés, ayez l'œil accorte et la lèvre fraîche.
Préparez les verres de Gaillac et la fumée des rêves. Rien, dans cette nuit, ne sera délicat ; ni nos mains sur vos globes ni les vôtres sur les nôtres. Ni nos pensées de vous, ni vos idées de nous.
Il s'agit d'être alertes, tendus, sur le hamac.
Il s'agit, en tous points, d'approfondir la lune offerte, le goulot serré et la blessure maniaque.
Il s'agit d'y mettre toute volupté et toutes forces. Oui, mettre ; vous prendrez le Kodak.
Nous puiserons et monterons. Nous vous montrerons. Vous vous épuiserez à nous posséder. Nous nous épuiserons à vous remonter et vous possèderons, nous en sueur, vous en lueur.
Sans cesse glisseront les caresses iliaques.
Jamais le mouvement ne restera étale. Toujours la belle étoffe assez sera brutale. Les respirations, comme en un grand cloaque, appelleront ensemble tous les sauts du ressac. Les cris trop sibyllins susurrés dans les gouffres inondés s'obscurcissent d'une épaisseur opaque.
Le baume turbide laquera les muscles orbiculaires. Il sera inutile de prier en paroles élégiaques. Seulement psalmodier le psaume sur la peau.
Tout, dans la fausse obscurité, prendra la couleur d'un sang qui jaillira pour raviver nos chairs et rendre exsangues vos roses. La fosse où nous plongerons deviendra, un moment, notre éternel tombeau. Attirés par vos autels mithriaques, nous y déchargerons les lysimaques.
Rien dans l'unique clarté n'obéira à l'œil non pareil.
Il s'agit d'écarter. Il s'agit d'élargir. Il faut se conformer. Et oser le martyre.
Car pleurer sera vain comme en vain l'on se perd.
Parler.
Et puis se taire.

par Solal

En miettes

En miettes

Perdu entre deux âges comme entre deux eaux, combattant inlassablement pour ne pas se laisser ramener vers sa rive trop tranquille. Épris de liberté, il veut faire la nique et frétiller encore une fois, se jeter à corps perdu en rêvant d’Océan. Tellement fragile, légèrement écaillé, il ne verra pas le filet dérivant...
Tel un poisson d’eau douce, l’adulte-ère.

par Efil

Absurde et délirant

Absurde et délirant

C'était agréable de recevoir ses photos de Bretagne
Le champagne
Ses photos de famille
Celle avec la grille
Ses mots
Ses textos

C'était agréable ses baisers
Comme des alizées
Ses dents contre mes dents
Un jour de ramadan
Ses lèvres contre ma bouche
Si farouches

C'était agréable qu'elle dise :
Je suis bien près de toi
J'ai tout aimé cette nuit
Tu fais bien les deux
Je me suis masturbée en pensant à toi cet après-midi
Je t'attendrai comme une pute sur le trottoir
J'ai parlé de toi très tard
On part quand

C'était agréable, oui
Et Absurde et délirant
Mais on y revient toujours

par Philémon

Voilà l'histoire

Voilà l'histoire

Il a pris H. pour ce qu'elle était et qu'il ignorait qu'elle était.
Qu'elle attende ce qu'il ne pouvait lui donner; qu'il attende ce qu'elle craignait absolument de savoir donner. Qu'ils s'étendent sur la brande.
Ils avaient de ces envies subjuguées par les craintes, ces envies comme des exuvies, de ces envies maitrisantes et débutantes, hésitantes mais provocantes qu'ils ne savaient abandonner. Des envies aliquantes. Car il ne pouvait savoir alors qu'il la voulait. Il la voulait prendre, elle, possédée et volontairement mise, dressée par une volontaire servitude, sans certitude, sans habitude mais la situation incompréhensible ne pouvait qu'être comprise de biais, situation immarcescible mais irrémissible, alors invincible.
Que craignait-elle quand elle craignait le temps passé ensemble? Ils marchaient battant l'amble.
Non, faisons-le sans, avait-elle glissé, la nonpareille, à son oreille, ses ongles vermeils crochetés à son dos nu, la chaude transparence de la sueur coulant au cou, merveille. Seule la vie en lui pouvait aimer. Il s'efforçait de l'en chasser.

Voilà l'histoire.
Elle prit le vol TO 2005 pour Québec.
Ses yeux manquèrent qui s'inquiétaient ou s'étonnaient à chaque fois qu'il avait tenté de le lui dire.

par Solal

Cent toi

Cent toi

Je t'imagine toi pensant à moi et perdue sans moi dans cet univers sans nom comme toi sans équilibre si haut et sans sextant On s'allonge dans le vert désordre On prend la pose dans le vacarme ou dans l'alarme encore présente comme une larme On veut On ne veut plus Assis sur un fauteuil rouge je te vois dans des draps rouges Je prends la gouge Je prends tes lèvres Je prends ton bièvre On va tanguant sans repère et sans âme confondant les ciels les océans On chevauche tous les tarpans On abandonne cette hélépole
Je prends la mer sans projet sans boussole

Tu viens

par Chéliel

Le tumulte

Le tumulte

Et si nous n'étions que l'amour que nous ne donnons pas Si l'amour que nous nous empêchons de donner n'était que notre essentielle identité Si notre identité essentielle n'était composée que de cet amour perdu cet amour fermé que nous ne pouvons donner qui ne peut pas surgir qui ne pourra plus qui aurait comme disparu Moins nous donnons d'amour plus on est perceptibles Moins nous aimons visiblement plus nous sommes nus exposés au monde près du déchirement au bord de la disparition

C'est aussi ça le tumulte de l'absence

par Chéliel

La maline

La maline

Désirée
Pas encore choyée
La maline rit
Vide elle se vide
Pleine se remplit
S'endort encore
Endort l'essence de la nuit
Peuplée de danaïdes
Me sent et me goute
Et me boit au moment d'effusion
Bien avant l'effusion
Liquide jailli d'un solide
Toujours à l'écoute
Je m'abandonne indifférent
Et juste après bien différent
Tout me porte
M'afflige et me nuit et conspire à me nuire
Pourquoi tant fuir
Tout m'apporte le souffle
Et il ventait devant ma porte
La maline vient de l'amer
Comme la mer vient en main-forte
Et vogue la galère
Toujours dans la mistoufle
De rêve en rive et d'âge en âge
En nage sans mystère
Je connais tout sur Terre
Jusqu'à l'amarrage
Si j'étais moi sans corps et sans âme
Transitée par la sienne
Tamisée par la peine
Et saisie par la flamme
Je porterais et m'éveillerais dans son sang
Et éveillerais ses sens abimés par mes sens
Sans interdit
Sans la rêver
La réveiller
La voir inouïe
Si elle était moi

Alors oui
C'est cela

par Stéphane Olivier

Songé-je

Songé-je

Songes du Soir, Espoir ?
Songes de Colère, Eclair-e ?
Songes de Tristesse, Délicatesse ?
Songes de Joie, Voie ?
Songes de Peur, Cœur ?
Songes d'Espoir, Vouloir ?

par Maleenry

Les amours aux amours ressemblent

Les amours aux amours ressemblent

- Ta mère est magnifique Elle danse comme une déesse La forme d'un désir mystique Elle semble distribuer sa grandesse Ses yeux atlantiques Un œil synoptique visant la justesse La figure altière Un peu diabolique C'est un pouvoir libertaire Carpe diem Nunc et hic disent les Latins Est-ce que je te sers un verre On dirait une fête de Sabéens En tout cas c'est un bel anniversaire Je n'avais pas vu Paul depuis longtemps Et cette musique Ta mère y chorégraphie en suspens J'adore ce titre Le geste mahométan Un élytre sur l'épaule Peux-tu me passer l'eau de Seltz C'est comme une danse persane C'est Orange Blossom Regarde Le mouvement d'un flagellum Ça s'appelle Maria Comme elle danse On dirait une balane Ses yeux brillent Je t'en offre une C'est une Gitane Son collier à pampilles qui caresse sa gorge Non franchement je la demanderais bien en mariage
- Arrête
- Tu ne veux pas que je devienne ton beau-père
- Non Pas mon beau-père Mon amant

par Chéliel

Ex-aima

Ex-aima

Peau au feu...peau cassée...peau en terre... peau pourrie...peau d'âne...
Tu me rends ma peau de miel...ma peau de fleur...ma peau aux roses...

par Aimée

-Oxalis-

-Oxalis-

Voyez-vous mon âme n'est qu'un songe
au néant d'un sommeil qui m'enchaîne
j'ai aperçu une ombre, au détour d'une maison
sa poitrine pointée pour décimer ma lucidité

Voyez-vous je ne suis qu'un chien attaché à quelques mots
Sans être las de ces lieux de délices
sur sa bouche luisante j'absorbe les contours
mes paumes tenues absorbées par des oxalis

Je ne devine que sa chair fraternelle ensorcelant la nuit
bête peureuse, anxieuse et si prévisible que je suis
l'ivresse de mes rêveries me rend si périssable

Voyez-vous, vois-tu
je ne suis fait que de testostérone
raisonne avec douceur le reste de mon sang
en repêchant la traîne de chimère
pour combattre les tréfonds de l'ennui

par Ladyboy

Tragédie

Tragédie

Il part rejoindre les autres restés boire et fumer

Elle sort de l'eau et s'immobilise devant lui Il hésite Ce n'est que l'incipit Dans cette nuit sans étoile il ne distingue qu'à peine sa destination Sa destinée est là comme un barrage une rage le cheveu gouttant sur des épaules blanches ses hanches Elle ne sourit pas s'avance éperdue dans un désert qu'elle feint de connaître affrontant bravement chaque reître Que va-t-elle faire Et lui inconnu dans ce monde inconnu seul et sans sol pour se tenir debout que va-t-il faire Il doit aller boire et fumer avec les autres Il est là pour ça Il veut s'efforcer de s'amuser dans la liesse générale et collective boréale et évasive idéale itérative Elle s'illumine dans le rapport personnel et particulier irréelle et effrayée sacramentelle et foudroyée C'est un lumineux malentendu fourvoyé ignoré d'eux seuls visible de tous La connaissance de cette transfiguration la subsistance de cette combustion à cet instant le troublent le trouent le tranchent d'une peur panique paniculée absurde absolue Il fait un pas en avant mais n'avance plus Le mouvement l'immobilise Elle le débaptise De grands yeux le prophétisent Elle approche et se mêle à lui Sa peau trempée vient se coller à l'huis Ils dansent Elle lance tiens-moi retiens-moi Il pense je suis là La délicatesse et la lenteur des corps cherchent frénétiquement la douceur de la tanaisie l'odeur de l'ambroisie La tristesse et la torpeur des regards alentours disparaissent Il sait qu'elle sait Les bouteilles virent sur la rive et se vident

Que sait-elle

Ils s'allongent s'enlacent se serrent deviennent douleur L'étreinte les éreinte

Que sait-elle

Ils s'épuisent Il s'enlise Hagarde elle le regarde oui lui qui a si magnifiquement tout dévasté

Que sait-elle

Ce que chacun pressent et qu'il est venu lui rappeler innocemment violemment dans l'apostasie Uniquement pour cela Il pensait l'oublier Il voulait l'ignorer Pour boire et pour fumer à la table de ceux qui s'amusaient encore dans la chaleur du vent Ou pour lui rappeler qu'on ne réussit qu'en commençant par le rêve Lui rappeler l'éventail de lady Windermere : "Dans ce monde, il n'y a que deux tragédies : la première est de ne pas obtenir ce que l'on désire. La seconde est de l'obtenir."

La seconde est la seule vraie tragédie

par Clément Grindor

Gamelle

Gamelle

L'idée, toute simple, avait été lancée par un bel esprit, libre mais meurtri, au lendemain des attentats de Charlie-Hebdo, en janvier 2015 : « On devrait tous se retrouver dans des bars à trinquer à leur mémoire et à dessiner... ». Ils sont une poignée à s'en être saisi. Sans prétention mais avec envie, le collectif informel de la Gamelle est né, armé de crayons, de gommes et de papier, pour s'amuser avec impertinence de l'actualité locale et du reste du monde.

Tout en vidant quelques flacons, ils remplissent chaque semaine la vitrine qu'ils ont investie de leurs dessins et de leur fantaisie. Une page Facebook dédiée a même été créée. « La Gamelle est pour tous, c'est un peu comme une soupe populaire. Parfois un peu épicée, parfois un peu amère, parfois roborative, parfois claire... Elle incite peut-être à la réflexion sans vouloir donner de leçons. Elle n'est là que pour sourire, elle n'a pas d'autre fonction, et ne mérite pas qu'on en fasse tout un plat ». Un an plus tard, l'aventure continue et la devise de la Gamelle est restée la même : « Venez et mangez-en tous ».

par Ernest

Cogito

Cogito

je dors je mords je sors en sursis
je susurre en mesure je durcis
je biopsie j'affranchis
je danse en cadence
je récompense je pense
je panse la béance
je préempte et je hante
j'indispose je dispose
je pose
je soigne l'encolure
je piqûre je clôture je rature
j'affirme je frime
je professe j'encaisse je délaisse
j'intéresse je caresse
je transperce je perce

je le confesse aussi
je pense queue
donc je suis

par Cheliel

Les étrangers

Les étrangers

Dans cette ville trempée d'astres infernaux au bord de l'eau on regarde Pas l'objectif Une pensée Le bol de café au petit matin mutin après le lit défait défait la nuit Plus tard il sera trop tard On l'ignore encore Un temps de folie à portée de main flotte dans la chambre On l'implore Il faut l'attendre Il faut la prendre Les doigts s'égarent S'entrechoquent les ivoires Le geste tendre à travers la caméra caresse le haut de la jambe qui dépasse du cadre renversé Le soudain sourire à travers la grille n'atteindra pas la nacre du temps à perdre Pendus au verbe étranger tendus comme deux naufragés ils marchent dans le désastre d'une délicatesse se séparent le long du quai et meurent pleins de promesses Ils l'ignorent encore Le train part Ils l'implorent D'autres vies naîtront alors loin les unes des autres mais les leurs seront présentes l'une à l'autre comme un leurre comme une jeunesse réinventée projetée à la liesse redessinée comme un parjure Le moment perdure à l'image perdue des êtres dévêtus courbatus mais combattus par l'heure implacable qui file à l'allemande qui claque aux calendes qui plaque dans les lavandes toute syntaxe et clôt en sarabande chaque spalax La recherche toujours obscure dans le bain d'espoir recommencé à jamais perd ces amants de l'autre siècle dans une débâcle désespérée
C'est fini Il faudra du temps L'amour ça prend du temps

par Elke Bauer

À la terrasse du café

À la terrasse du café

C'est vous. J'ai reconnu à la lumière du sourire. Il fallait que la Chute fût rejouée. Ce rendez-vous impromptu… Pardonnez-moi cette audace : elle était nécessaire. Cela ne prendra pas longtemps. Vous serez à l'heure à votre rendez-vous. Ponctuel, comme toujours. Que prenez-vous ?
Très bien. Moi aussi.
Deux vesper, s'il vous plaît.
C'est une parenthèse que vous vivez. Une parmi d'autres, parmi toutes, parmi les nôtres ; vous comprenez ? Vous ne comprendrez pas du tout et je ne saurais presque vous expliquer. En tout cas, vivez-la comme telle. Je peux vous prendre une brune ?
Merci.
C'est une épreuve qu'on n'oublie jamais, l'abandon des vertes prairies, celui des amis. Et quand on ne les abandonne pas, on le regrette aussi. C'est une douleur insupportable qu'on passe sa vie à refouler mais qui affleure sans arrêt. Le sourire que l'on arbore ne doit pas vous tromper : c'est une condamnation. Cela s'est passé et vous ne le savez pas. Procès par contumace et à huis-clos. C'est une abomination. La maison de Laure ? Elle n'existe plus que dans les regards perdus, disparus, comme la nostalgie d'un temps que l'on n'a pas vécu.
D'ailleurs, elle ne s'appelle pas Laure : le projet est abandonné. Il n'a jamais été évoqué, soyez-en sûr. Nous n'en sommes même plus aux projets mais au Dasein pour quelques décades encore. Et être à Darmstadt ou à Sienne, maintenant ou dans dix jours, cela importe peu. C'est une question de confort thermique, rien de plus.
Vous êtes toujours sur la ligne de départ puisqu'elle est ligne d'arrivée. Vous n'avez pas bougé. Et vous êtes arrivé. Il n'y eut qu'un clignement des yeux. Tenez : je bois à votre santé. À votre réussite. Spectaculaire… Tout va bien, vous serez à l'heure. Mais d'abord, racontez-moi, je vous prie, ce qui vous est arrivé un soir rue de Jérusalem et comment vous avez réussi à ne jamais aimer.

Par Jean-Baptiste Clamence

Con

Con

je conceptualise je confectionne je conditionne je contribue je continue
je consomme je consume je condense je concurrence
je concède je conseille je concerte je concentre
je considère je confère je concorde je concocte
je concasse je contacte je constate
je concilie je construis je confie
je condamne

je suis con je le confesse confirmes-tu

Par Chéliel

Exactement

Exactement

Il la prend dans ses bras l'œil ailleurs inquiet tout prêt Passer les heures plein de bonheur au moindre heurt tout près Allongée devant elle le force à l'aimer doucement Il n'est qu'où l'ombre montre sa source À l'origine l'ours La nicotine s'enfume pour une sagine Le ventre saigne Donne m'en une Vois la lune Elle s'ouvre et se ressource et la rétine accueille la scène L'épithélium sensible La pupille s'agrandit déborde et coule Le boutre gonfle ses toiles huilées bien huilé La rive s'éloigne Les arbres s'effacent La preuve ontologique implacablement s'ironise Si le mot existe s'impose alors ce qu'il désigne ce qu'il dessine Prendre garde aux sirènes aux cyclopes Il attend Il a tant de patience Au loin s'impatientent les regards On s'approche un peu On a posé les cartes près du feu mais gardé le brûle-gueule On s'accroche aux vœux Elle dans l'obscurité d'une blancheur suave presse ses seins qu'il n'a jamais vus sous ses mains qu'elle a tendues et le retient pour goûter le vin et la blanche saveur de l'ivoire des dents Elle veut le voir Elle veut sentir Le voir mentir Le voir mourir Maintenant Si c'était maintenant la légèreté du temps C'est lui le confluent déroutant dilatant la nuit de ce mot L'image ment jusques en dedans L'oreille palpiteuse on approche encore vers le coffre qui bat ses grilles Le coffre-fort sur ses quilles Il atteint l'endocarde Elle hésite et laisse approfondir Elle a entendu le cri d'Humên celui de Turan résonner à midi sur l'océan où le silence des canges couvre monstrueusement le glissement des cotres qui assourdit sa peur et dans ce silence, elle n'avait entendu encore que leurs fadaises Lui a "vu ses yeux de fougère s'ouvrir le matin sur un monde où les battements d'ailes de l'espoir immense se distinguent à peine des autres bruits qui sont ceux de la terreur et sur ce monde, il n'avait vu encore que des yeux se fermer."
Au réveil il était minuit
À leurs montres exactement

Par Clément Grindor

La valse des adieux comme une vierge

La valse des adieux comme une vierge

"Une amie à moi me disait ces jours-ci au téléphone : Ah quelle invention que la solitude… Oui. Mais encore on peut la tenir pour un progrès sur ce silence qu'on promène avec soi parmi les gens bruyants et bavards. Ou pire : dans leur compagnie."
Aragon se lit toujours avec l'émerveillement qu'on peut avoir devant le génie ; je lis Aragon émerveillé.
"I was beat incomplete I'd been had I was sad and blue".
Madonna s'écoute avec la nostalgie terriblement eighties qu'on a devant les souvenirs de son adolescence ; j'écoute Madonna terrifié.
"Qui parle ? Mais qui vous voudrez. J'ai pris l'habitude de parler à la première personne. Pas vous ?"
Aragon m'aide à danser. Madonna m'aide à aimer. Je les rencontre régulièrement.
Penser que les mots qui disent la complexité d'une rencontre puissent être simples est naïf. Je lis, j'écoute et plaque sur ces mots l'image inconnue d'une femme inconnue.
Mais il manque un vers, une grammaire, une page, une marge. C'est là, tout près, c'est là, après ; le mot sur le bout de la langue, le mot alangui, le mot à languir, qui ne signifie pas aimer – la drôle d'idée – mais être dans ses bras, être dans ses draps, quelque chose comme ça, qui veut dire s'approcher, quelque chose qui s'en approche, qui veut dire s'écorcher ou alors se soigner, qui veut dire se brûler ou bien se réchauffer.
La page manquante a la description d'un égard, la saveur nouvelle, instantanée d'un regard. Un instant dans la marge, dans cette photo qu'on me montre et qui me regarde, dans cette image que je repousse du souvenir et qui m'attire dans sa mémoire. Le retrouver, mais effrayé de le pouvoir. Confronté à l'inévitable sans savoir lequel.
"À qui est-ce que j'essaye ainsi de donner le change ? Aux autres ou à moi-même ? Ni à eux, ni à moi. Mais à ce qui est devant nous tous, à l'inévitable." "Yeah, you made me feel Shiny and new Like a virgin".
Naïf, je lis la Valse des adieux "comme une vierge".

Par Stéphane Olivier

L'impression d'un souffle d'air frais sur la nuque

L'impression d'un souffle d'air frais sur la nuque

C'est ce que disait le Dr Guillotin pour vanter son invention destinée à abréger les souffrances des suppliciés : l'impression d'un souffle d'air frais sur la nuque. L'image gracieuse d'un romantisme anachronique séduit encore. Son lyrisme tranche avec une réalité à laquelle il s'attache néanmoins. Présenter la décollation comme une douceur, l'horreur sous le masque de la sensualité, demande du génie. Guillotin a été un génial publicitaire : montrer l'amour et vendre la mort. Un même frisson sait avoir diverses origines. Condamner en évitant la souffrance.

C'était un philanthrope, Guillotin.

Elle a connu un philanthrope.

Il l'a séduite d'abord par son verbe qu'il avait assuré, juste, précis. Par son cynisme aussi, toujours plus mystérieux, attirant qu'une exaltation puérile, dépassée.

La vie, c'est pas drôle, lui avait-il asséné. L'amour non plus. Au début, c'est beau et puis ça devient infestation, affection, combustion. On se néglige face à l'amour, à ce qu'on aime. Pas physiquement, non. Physiquement, on met toute son énergie à éviter la négligence. On ne dira jamais assez l'énergie vitale de l'image irrésolue. On ne résout pas vraiment. On se néglige mentalement. L'infection gagne l'esprit. On s'oublie. On oublie.

Elle trouvait ça vraiment mignon, ce fatalisme adamantin, ce fatal dédain : dénigrer l'amour pour accepter de ne le vivre pas, raisonner la passion pour s'interdire de passionner la raison. Elle a voulu lui montrer qu'il avait tort. Qu'il n'était pas mort. Qu'avec elle, c'était différent Qu'il n'était pas si mécréant. Qu'ils s'étaient trouvés. Condamnés, oui, condamnés à s'aimer. Qu'ils pouvaient avoir des projets. Elle a fait ces projets. Des voyages, des paysages, l'oubli de l'âge, des baisers sous les orages, des baignades dans l'océan, des grillades avec des gens, une maison et son jardin, un miston comme un copain, des flacons pleins de parfum, des flocons sur le sapin, un odéon pour chanter bien, des accons pour s'allonger, des festons pour festoyer, un lit rond dans la carrée, des draps blancs dessus, des dessous noirs.

Alors tant pis : il lui fallait vivre. Il a dit oui.

Et un matin, elle s'est réveillée avec l'impression d'un souffle d'air frais sur la nuque.

par Cheliel

Absolument

Absolument

J'ai lu un bleu matin aidé par le malin son texte libertin J'ai relu beaux comme une révolte enfantine des mots devant Eros Toujours derrière les mots Eros Pas d'innocence jamais Jamais on n'est innocent L'innocence est une légende La culpabilité chassée d'Eden et Eden un pays vide bien avant l'âge christique La trentaine aussi est un mythe Les mythes sont éternels Les mythes n'ont pas d'âge Alors en cabane oui Mais une cabane libertaire En cavale oui Mais une cavale meurtrière Une prière Un repaire bouclé 32° Fahrenheit J'ai lu encore Comme on lit un confiteor Comme on peut lire un météore Et comme on pourrait lire l'or du temps de Breton : Je l'ai prise derrière les mots Je l'ai prise oui "pour un génie libre, quelque chose comme un de ces esprits de l'air que certaines pratiques de magie permettent momentanément de s'attacher, mais qu'il ne saurait être question de se soumettre."

Absolument

Par Clément Grindor (photo Grooteclaes)

mal poli

mal poli

Passez la pommade sur tous mes écarts, subissez mes folies et mes rêves et mes retards, je suis mal poli et je ne vous aime pas.

par Cendrio (extrait de son album "Parlez-moi de moi")

on part

on part

cantalou quand t'as lu quand t'as bu et puis fumé un peu à la bastière dans une lande où on se voit lui et elle brûler de l'herbe et puis fumer un peu devant les flammes voir ce qui s'y cache derrière en s'allongeant un peu derrière en t'allongeant un peu derrière la fumée un bruit de lande de landerneau et de cantal la bouche envahie de fumée de vin fumé et d'existence endolorie de maison vide ensoleillée de sa présence enfouie dans le lamier pourpre la lame propre à détruire dans le lamier des champs à couper on a les craintes jamais les envies les présentations ne sont pas innocentes avec le loir à tête penchée aux yeux pansés agapes envoyées il faut penser il faut crépir au salers un b.d.p. ensuite ne se refuse pas on peut danser danser dans ce regard ce regard on le laisse pas partir comme ça ça dure longtemps longtemps on vide les bouteilles les paquets de cigarettes on dort à peine on peine à garder l'équilibre on s'enlace on tombe en trombe accordéon flacon nouveau on ouvre au soleil on ouvre les yeux on perd

on part

par Cheliel

écrire

écrire

Se libérer
S’amuser, réfléchir, composer
Ancrer, impliquer, divulguer
Verbaliser, se relaxer, disserter
Notifier, s’immiscer, recenser
Ressasser, régénérer, formaliser
Affecter, méditer, moduler
Expurger, s’impliquer, braver
Subjuguer
Transmettre

par Maleenry

Le procès des 32 !

Le procès des 32 !

Libre, jeune, audacieuse, volontaire, boulimique de vie, et pourtant… Le verdict, telle une figure imposée, est tombé au matin des 32. Neuf chefs d’inculpation ont été retenus contre la prévenue. Les accusations sont accablantes :
Rejet des diktats sociétaux, provocation et incitation à la réflexion d’autrui, mise en danger du modèle unique, non-participation au maintien du taux de natalité, tentatives de complots, atteintes aux statistiques nuptiales nationales, pratique d’actes libertaires, instabilité du cours de la vie, non-contribution à l’effort de construction et mise en péril du secteur du BTP… Et la présomption d’innocence dans tout ça ?
Le mobile est pourtant limpide et légitime pour celui qui SUR-vit chaque minute et se tient délibérément éloigné de l’emballement schématique de la trentaine.
Encore 365 jours de cabane sociétale jusqu’à la prochaine peine… Celle de l’âge christique ?

par Boucle d'Or

Eiffel

Contribution - Eiffel

Et dire que je voulais juste une gaufre...

Par Lila

Dans nos jardins...

Contribution - Souris !

Tombées de l’arbre par anticipation
Abîmées de l’intérieur mais pas encore trop mures
Pour avoir le plaisir d’être croquées, il suffira d'être ramassées
Car une fois le vers ôté, nous pourrons être, de nouveau, consommées
A feu doux, fondre et laisser sous la langue un goût acidulé
Si l’appétit vous guide….

Par Hédène De Lève

Souris !

Contribution - Souris !

Souris mon Chat, c'est la rentrée !
Par nostalgie tu agiteras sur ton écran tes souvenirs de vacances...
Moi je les aurais volontiers recouverts de blanc...

Par Thébaïde

Triste, triste, triste destinée

Contribution - Triste, triste, triste destinée

Sa mère Odette (née Gropiet) et son père Honoré (né Aupeladessus) en avaient beaucoup rêvé quand il était petit. Au moment de choisir son orientation - entre mardi et jeudi - ses parents évoquèrent pour lui cette voie royale : poseur de phrases en gros. Un beau métier qui se pratiquait au sec et au chaud. Mieux que livreur de lettres en tout cas. Mais ils n'avaient pas les moyens, alors ils passèrent à autre chose.
Fabriquant de triangles en retraite, Honoré ne disposait que d’une maigre pension et Odette n’avait jamais cotisé de sa vie… c’est dire. La vente du stock de triangles à un grossiste en grosses caisses avait tout juste permis d’acheter le minuscule pavillon dans lequel se serraient Norbert et ses parents, modeste masure dans la banlieue de Pisse-sous-Paillasson ; au demeurant une charmante localité située au bord de la Cassecouille, si poissonneuse entre le 12 juin à 8 h 50 et le 2 juillet à 23 h 58, et grenouilleuse à souhait chaque jeudi entre 12 h 15 et 12 h 20. La cuisine était si exiguë qu’à l’heure de la soupe le père prenait place dans le couloir et Norbert s’asseyait dans les WC qui donnaient bizarrement sur l’évier (par-devant) et la réserve à charbon (par-derrière). “ Mémère” ( ainsi appelaient affectueusement Odette les hommes de la maison, plus rarement “grosse Mémère” et jamais “ prout-prout mémère” et encore moins “ chiquenaude coucoulevé prout-prout mémère”, mais un Noël sur deux Norbert pouvait lui souffler à l’oreille : “ ribouldingue-bistrouille-mémère”… son père n’en sut jamais rien), “Mémère” donc - puisque nous ne sommes pas à Noël et que de toute façon le bon Noël est l’année prochaine - , “Mémère” plaçait une fesse sur la baignoire. Une fois, ils l’avaient remplie d’eau et avaient mangé des sandwiches au jambon avec cornichons, pour voir si un pique-nique au bord d’un étang était aussi épatant que l’affirmait l’oncle Samuel, juif par son cousin germain. L’expérience faite, Honoré rota et conclut : « Tout ça c’est connerie et compagnie, encore heureux qu’on n’ait pas de douche, parce qu’en plus on aurait pris une ondée sur la gueule ».
Mais il nous faut conclure, nous sommes jeudi et la pendule vient de sonner 12 h 09, soit 1209 coups de gong façon Westminster.
Norbert Aupeladessus n’ayant pas pu suivre les études requises, il devint tailleur de brosse à dents chez un éleveur de l’ouest qui organisait chaque année la pittoresque transhumance du dentifrice dans le massif des Molaires (au fond du couloir à gauche). Norbert ne fut jamais cet homme d’avenir qu’il aurait aimé être : un homme de main (ou même d’après-demain) car, ainsi que nous l’avons dit il était très pauvre et tuberculeux (tuberculeux ? On ne l’a pas dit ? Ben il l’était quand même).

Par Balthazar Forcalquier (dessin de Travis Louie)

Bouteille

Contribution - Bouteille

On la boit avec délice et malice.
Pleine, elle est rangée, choyée, proposée, désirée.
Vide, elle est consignée, cassée, oubliée.
Et pourtant durant un instant, elle réveille tous mes sens : je la vois, je la touche, je l’entends (ô doux bruit !), je la sens, je la goûte.
On la boit, moment de fusion intime où mon solide assimile ce liquide, elle m’emporte…
Jetée à la mer, elle se laisse porter et voguer vers l’inconnu.
Se laisser porter vers ce mystérieux rivage, n’est-ce pas aussi ce que j’attends : se laisser porter, s’éveiller, éveiller, rencontrer, fusionner avec cet instant où tous mes sens seront animés …
Et si j’étais, moi aussi, une bouteille, à la fois fragile et solide, ce corps, cette fiole dont le breuvage transite, s’affine et cherche à éveiller mon âme et celle des autres…
Est-ce cela prendre de la bouteille ?

Par Maleenry